11/06/2010

Football... Qui est l'entraîneur ?

L'entraîneur c'est celui qui sait et celui qui aime... Celui qui demande et celui qui donne... Celui que l'on respecte parce qu'il nous permet de donner le meilleur de nous-même... L'entraîneur est un homme, de ceux qui forcent l'admiration mais ne provoquent jamais la crainte, de ceux qui ont l'exigence des courageux et le courage des connaissant... L'entraineur ne confond jamais victoire et résultat et son goût pour la compétition ne se satisfait pas de la gagner de mauvaise manière... Combien y a t'il d'entraineurs qui satisfont à cette définition, au sein de nos clubs de football ?

Composition1.jpgExtrait du livre "Une balle pour la Paix - Football, sport sacré ?" de Tayeb Belmihoub - Editions Mélanges

 

Chapitre 5 page 55 "L'Entraîneur"

« Si le rôle du maître est bien de faire émerger le désir d'apprendre, sa tâche est de "créer l'énigme" ou plus exactement de faire savoir une énigme : en dire ou en montrer suffisamment pour que l'on entrevoie son intérêt et sa richesse et se taire à temps pour susciter l'envie de dévoilement. » Philippe Meirieu « Apprendre ... Oui, mais comment ? »

 

 

 

 

"J’ai connu le bonheur d’entraîner pendant quelques années des équipes amateurs. Quelques souvenirs impérissables m’ont démontré la valeur de l’épreuve pour élever sa conscience.

J’ai eu à m’occuper de jeunes, qu’une éducation déficiente et souvent douloureuse avait conduits en foyer social. Ni meilleurs ni pires que l’adolescent moyen, ils souffraient néanmoins d’un sentiment d’exclusion, exacerbé par les regards de défiance à la dérobée de la population locale. Ils subissaient même parfois des « biens pensant », une franche hostilité, comme si la détresse dans laquelle ils se trouvaient, les rendait responsables, voire coupables, de je ne sais quel crime ! Paradoxalement, la misère dérange plus ceux qui l’observent que ceux qui la vivent…

Le premier jour d’entraînement a toujours été pour moi, un moment crucial. Premiers regards, premiers mots et plus essentiel encore, premiers gestes. L’entraîneur, le transmetteur du savoir, celui qui prétend donner l’exemple, celui qui initie, celui que l’on doit respecter, croire, celui qui nous engage sur la voie…Celui là

doit être à la hauteur de sa tâche et de ses exigences. Il est d’abord un homme de geste car bien avant que le cri ne manifeste la parole, avant que le verbe ne chute dans le mot, le geste fût l’archétype de l’incarnation du verbe, langage primordial que tous doivent comprendre et entendre avec le coeur. Je ne peux oublier cet instant d’angoisse, où chaque geste, chaque mot, chaque regard doit refléter l’authenticité, la force de mon engagement et de mon serment.

Pour le reste, il serait bon que les éducateurs fassent preuve de plus d’humilité quant à ce qu’ils prétendent apprendre tant il est incontestable que certains joueurs viennent au monde avec un don qu’aucun entraîneur ne saurait jamais transmettre. La capacité à produire du beau vient du parfait, pas de l’homme.

Je disais donc que je donne bien plus que quelques heures de mon temps, je donne ma vie. Je me transforme en jardinier qui tantôt désherbe le mauvais geste, tantôt arrose des graines destinées à devenir les plantes que la vie appelle. Je sème, plante, récolte, déplace, replace, je veille. Je suis un serviteur de l’harmonie. Quand, sous mon regard émerveillé, les virtuoses de la balle offrent une symphonie que l’amour dirige, je sens monter en moi des larmes de bonheur. Je deviens le témoin de l’union, témoin de l’humanité devenue Une et Indivisible, témoin d’un miracle.

Il m’est trop souvent arrivé, avec ces adolescents à la personnalité fragilisée, d’avoir à arbitrer des conflits sur lesquels planait en prédateur, le spectre de la haine, séductrice implacable usant de son arme favorite, la division. Un jeune garçon, déjà plus marqué par la vie que bien des hommes, répondait au nom de Bastien. Son jeu était comme lui, impulsif, généreux, créatif, les hommes sont comme ils jouent. Bastien venait de subir une injustice flagrante, doublée d’un coup qui l’avait mis si hors de lui, qu’un flot ininterrompu d’injures jaillit du fond de sa douleur. Dire que sa réaction était la bonne serait valider la vengeance. Le temps n’était pas à la polémique, il importait pour moi que l’épreuve fasse grandir. Fusse dans une apparente douleur, il fallait que le conflit serve et l’agresseur, et l’agressé. Il est plus facile de se faire un ennemi que de finir par se faire aimer de lui.

Je pris Bastien à part et lui glissais à l’oreille des mots inspirés par l’urgence. Notre échange, je devrais dire à cet instant, notre communion, fut brève mais si intense qu’elle lui donna assez de courage et de confiance pour présenter des excuses à celui là même qui l’avait agressé. Bastien s’est présenté la main offerte et le coeur dedans pour rétablir la paix. Celui qui l’avait agressé fut aussi désarçonné que surpris par cette démarche. Leurs regards se sont croisés, leurs silences se sont parlés, ces deux adolescents ont grandi, et leur conscience s’est éveillée à la force du pardon, bien plus grande que la puissance de la haine.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la paix est le fruit d’un âpre et noble combat, pour parvenir à rétablir l’équilibre entre des forces antagonistes qui jettent le trouble et la confusion dans nos coeurs. Cette énergie me met en état d’urgence. Il me faut alors à tout prix réparer, soigner la blessure, la fracture qu’engendre le sentiment de haine.

Cette expérience n’est pas unique, loin s’en faut et nombre d’éducateurs pourraient vous en conter de plus belles encore si l’on passait plus de temps à montrer ce qui unit au lieu de monter en épingle ce qui divise. J’ai eu, dans un registre analogue, la joie intense d’entraîner l’espace d’une demie saison, un club de la banlieue parisienne, des seniors24, où un condensé de personnalités très fortes et au passé déjà très lourd, venait « s’affronter » sur la pelouse. Le rituel de mise en confiance du premier jour était toujours le même : montrer par le geste que je n’étais pas un imposteur. Il s’agissait d’un club de district du Val d’Oise. Les débuts sont souvent difficiles, mais après quelques séances et quelques matchs, j’obtins qu’aucun joueur ne pénétra dans l’enceinte du stade la cigarette à la main, qu’aucun ne profère d’injure sur le terrain et qu’aucun ne soit jamais en situation de mériter un avertissement.

Lors de chaque rencontre, je mettais mon plus beau costume du dimanche pour les honorer comme le ferait l’entraîneur d’un club professionnel. Je considérais qu’ils méritaient encore plus que je fusse digne de l’effort qu’ils allaient produire. Effort physique, mais bien plus encore, combat contre eux-mêmes, pour vaincre des tendances qui les incitaient à des comportements que je jugeais inacceptables sur le rectangle vert.

Nous étions premiers à la mi-saison, sept avaient arrêter de fumer et plus encore, apprenant que la rémunération qui m’était versée ne couvrait pas mes frais de déplacement - je parcourais 300km pour les entraîner -, ils proposèrent de m’abandonner leurs primes de match ! Comment ne pas être bouleversé par tant de noblesse, de générosité et de grandeur ? Sont-ils nombreux, les chefs d’entreprises qui se voient offrir, par leurs employés, leurs salaires pour continuer à diriger leurs entreprises ? A l’inverse, combien de chefs d’entreprises sont prêts à tout donner pour veiller à l’harmonie de leur équipe ? Les lois du marché économique dictent leurs règles. Règles fluctuantes qui déstructurent les bases les plus élémentaires de la vie en communauté. Chacun pour soi sans même Dieu pour tous.

Une équipe de football est comme l’humanité, Une dans son essence, multiple dans son apparence. Veiller les uns sur les autres, être à l’écoute les uns des autres. L’équilibre est à ce prix. Le collectif, n’est pas du « collectivisme », c’est la volonté de mettre  chaque note en correspondance avec celle qui la fait résonner le mieux. Vaste entreprise mais si passionnante qu’elle est ma raison de vivre… A l’heure où les sociétés dans lesquelles nous vivons accouchent d’individus continuellement frustrés de leurs rêves, le terrain de football permet à chacun d’évoluer à sa meilleure place : celle où il se sent le mieux.

Combien sont-ils ces avocats qui rêvent d’être potiers, ces médecins d’être comédiens, ces comédiens de devenir charpentiers ? Qui et quand leur a-t-on donné la chance d’évoluer à leur poste, selon leur nature profonde ? Trop rarement, car si tel était le cas, le monde tournerait aussi rond qu’un ballon.

Ce monde est peuplé de gardiens de but, de défenseurs, de milieux, d’attaquants, d’arbitres, de soigneurs. Ce monde est foot !"