18/05/2010

Football & Sacré

« Lorsqu’une forme traditionnelle est sur le point de s’éteindre, ses derniers représentants peuvent fort bien confier volontairement, à la mémoire collective ce qui, autrement, se perdrait sans retour; c’est en somme le seul moyen de sauver ce qui peut l’être dans une certaine mesure et, en même temps, l'incompréhension de la masse est une suffisante garantie que ce qui possédait un caractère ésotérique n’en sera pas dépouillé pour cela, mais demeurera seulement, comme une sorte de témoignage du passé, pour ceux qui, en d’autres temps, seront capables de le comprendre » René Guénon « Symboles de la science sacrée »

 

terrain de foot debo 2.jpgFootball, sport sacré ?

Je sais que la plupart de nos contemporains donnent au mot « sacré » un sens exclusivement religieux. Pourtant, si les religions en font leur domaine privilégié, il n’en demeure pas moins vrai que le Sacré dépasse ce seul contexte, on peut même affirmer qu’il le contient.

Le Sacré dans son sens étymologique est proche du secret, de ce qui est « mis à l’écart », afin que nul n’en viole l’accès. Le mot templum (temple) - dont la racine tem se retrouve dans le grec temenos, qui signifie couper, retrancher, séparer - exprime la même idée. On perçoit là toutes les analogies du temple et du stade, dont l’accès est également réglementé.

Si le Sacré est souvent entouré de « mystère », c’est que le sens premier de ce dernier terme exprime ce qui est proprement « incommunicable » et que l’on doit recevoir en « silence ». C’est l’émerveillement de l’enfant qui observe, sans un mot, le ballet de Zizou pour en reproduire chaque mouvement.

Le Sacré est un mot qui effraie parfois ceux qui croit y voir une vague notion de religiosité, doublée d’un sectarisme, dont l’aspect mystérieux reflèterait les desseins obscurs de gardiens des ténèbres ! Rien n’est pourtant plus simple que le Sacré. Rien n’est pourtant plus simple que le jeu le plus dépouillé, le plus « élémentaire ». Le geste parfait, le geste sacré est un geste complexe, jamais compliqué. C’est le déséquilibre qui agite parfois nos coeurs et nos corps, qui nous empêche de redevenir « ces simples d’esprit auxquels le royaume des cieux appartient ». Le geste simple au football est celui auquel tous les joueurs et tous les éducateurs aspirent, le geste sacré, primordial, originel analogue à « la parole perdue » ou au Saint Graal.

Le Sacré est lié à la balle comme le verbe à son support et les traces d’activités humaines autour d’une balle remontent aux premiers jours de l’humanité. Le soleil, la lune, les astres, en général symbolisés par la « balle », ont toujours étés objets de vénération et véhicules d’influences « supra humaines ». Les rites utilisant la balle permettaient une mise en harmonie avec un cosmos dont l’homme « primordial » avait une conscience intuitive. La balle était utilisée comme « intermédiaire intercesseur » pour obtenir une meilleure fertilité des hommes et des cultures, s’attirer les faveurs d’influences spirituelles, objet d’accompagnement dans les rites funéraires, la balle a toujours « fasciné » « attiré », « organisé »…

De nos jours, les rites se sont habillés de mots. Le football semble être de ceux là… Je me suis interrogé sur l’engouement, la passion, la vénération quasi planétaire que suscite « l’agitation » de vingt-deux bonshommes sur un rectangle vert. Et si cette gesticulation autour d’une boule de cuir remplie d’air n’était pas si anodine qu’il y paraît ? Et si ce désordre apparent masquait la face d’un rituel dont la trace se serait conservée précieusement dans « l’arche d’alliance » que constitue la masse ? Rituel sacré dont le « but » ultime serait le retour à ce paradis perdu dont le « vert » jardin a marqué à jamais un Adam qui ne cesse de re-naître ?… Balle au centre… Coup d’envoi… But… Salut… Délivrance… Transcendance de cet instant unique où le ballon « déflore » la ligne blanche et vierge du but, pour féconder un ailleurs hors de l’espace et du temps. Balle au centre… Coup d’envoi et le cycle recommence… Perpétuel… Inlassablement la sphère s’offre et s’esquive, se partage ou se meurt…

Le stade est un miroir sur lequel se reflète le ballet de nos vies et si la Coupe du Monde 98, à laquelle la France s’est abreuvée de liesse, de jouvence, d’espérance, trône encore dans nos mémoires, comment ne pas s’interroger, au delà de l’événement, sur les raisons profondes d’une telle ivresse ? Comme toute manifestation, le football est soumis aux exigences que lui impose sa « loi ». En l’occurrence, ses règles. La comparaison du stade avec le Temple et le rituel qui s’y opère est d’autant plus aisée qu’à l’instar du Temple, le stade répond à des normes régulières de construction, (...) Tracés géométriques précis, surface minimum, lois du jeu…

Le non respect de ces obligations, que l’on pourrait qualifier de « profanation », entraîne une disqualification. Le stade - et plus précisément l’aire de jeu - est, comme le Temple, une enceinte consacrée, sanctifiée. Seuls sont autorisés à fouler le rectangle sacré, les fidèles, représentés par les joueurs et l’arbitre, gardien de la loi, garant de la stabilité du cérémoniel. Même celui que l’on pourrait désigner comme     « Maître » ou « guide » : l’entraîneur, ainsi que les arbitres assistants, ne peuvent violer la ligne blanche qui délimite la surface du terrain pendant le déroulement de la rencontre. (...)

A ce propos, je me souviendrai ma vie entière du premier match que j’ai disputé sous le regard d’un vrai public, j’entends par là un public nombreux venu assister à la rencontre et non pas en simple badaud. C’était en 1980 contre une équipe de troisième division nationale. J’avais accompli justement mon « rituel » dans le vestiaire et me dirigeais, le coeur dans la gorge, sous le tunnel qui menait au « saint des saints ». Entré sous des applaudissements, j’avais l’impression que cette clameur venait du ciel. Mes jambes ne me portaient plus, mes yeux entendaient, mes oreilles goûtaient, mon nez voyait, ma bouche respirait bref, j’étais bouleversé.

Je me suis souvent demandé si je n’avais pas vécu ma naissance de cette manière. Les naissances sont toujours des bouleversements. Comme ce jour où, parce que je voulais devenir joueur professionnel, je m’étais rendu sur le stade d’entraînement du Paris Football Club et j’étais allé demander, très timidement, la possibilité de faire un essai. Le maître se trouvait face à moi. Il s’appelait Roger Lemerre et n’était pas encore sélectionneur national. Ma demande fut suivie d’un court silence qui dura une éternité, puis la voix grave de Roger le rompit d’un surprenant : « Tu as tes affaires ? » Dix minutes auparavant, j’aurais donné non pas mes deux pieds mais mes deux mains pour cette question. ! Malgré l’énorme poids qui s’abattit sur mes épaules, la force de l’espoir me permit de prononcer un « oui » tout juste audible que seul mon hochement de tête parvint à faire entendre. Un vertige me prit et c’est sans doute mon ange gardien qui me soutint jusqu’au vestiaire pour me mettre en tenue.

Roger Lemerre se montra très curieux de cet « importun » mais une grande affection émanait de son regard. Il avait l’attitude des justes, capables dans un sourire de vous transporter mais aussi de vous anéantir dans un froncement de sourcil. Cet essai fut concluant et je pus terminer la saison en profitant de l’entraînement d’une équipe professionnelle. Pourtant, cet épisode ne fait pas partie des meilleurs moments de ma vie de footballeur. Ce monde très particulier abritait déjà quelques vendeurs de « chair humaine » dont les velléités s’accordaient mal avec mon amour du ballon. Bien que minoritaires, ces commerçants déguisés, associés à quelques « fédératifs » trop bien nourris, ont eut raison de mon envie d’évoluer dans ce que l’on appelle, bien improprement à mon avis, le « football de haut niveau ». Le football est une voie initiatique, pas une activité commerciale. Cette voie ne peut se satisfaire de « marchands du temple » et ceux qui l’empruntent doivent être qualifiés pour le faire. (...)

Je suis heureux d’avoir vu sous les maillots des joueurs du Brésil un vibrant hommage à Jésus. Non que je tienne en odeur de sainteté les « bondieusards » qui aiment récupérer les événements à des fins souvent douteuses, mais simplement parce que le message christique est un message universel dont aucune religion ne peut revendiquer la propriété. Tout homme capable d’aimer est un christ en puissance et si l’histoire faite par les hommes travestit plus souvent la vérité qu’elle ne la véhicule, il n’est point besoin d’être prêtre pour revendiquer la part d’un Esprit Saint. Jésus était un homme vous diront les uns, non il était Dieu diront les autres… Les départager sur ce point de vue serait aussi difficile que d’empêcher les Brésiliens de déifier Pelé et les Argentins de voir en Maradona la main de Dieu. Zidane est appelé Zizou… J’ai noté la réflexion d’un journaliste sportif12 affirmant que l’on pouvait confondre la scansion de la foule « Zizou, Zizou, Zizou… », avec celle de « Jésus, Jésus, Jésus ». C’est dire l’aspect quasi messianique que certains joueurs revêtent pour les masses !

L’élu ne choisit pas de l’être, il est désigné pour un destin qui le dépasse. Son rayonnement donne la vie aux autres. Et pourtant, comme tout messager, il est faillible et n’est autre qu’un homme. Sa dimension supra humaine ne se dévoile que le temps de la rencontre, là où il est prêt à recevoir cette grâce qui fait se lever les foules dans le monde entier. (...)

J’en suis à ma onzième coupe du monde et je ne vois rien dans ce que l’on appelle le football moderne qui me fasse rêver plus ou moins qu’il y a trente ans. La stabilité est un signe du Sacré. Les religions, elles, changent. Les messages diffèrent d’un peuple à un autre, d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre. Seul l’immuable n’est pas soumis au changement, seul le principe demeure. Le football s’amuse à tracer le chemin du monde. Il se joue du changement et des époques. Il observe, amusé, le besoin constant qu’a l’homme moderne de zapper sa vie. Il regarde d’un oeil bienveillant les errances et les erreurs de ceux qui le pratiquent. Le football, parfois malmené, décrié, conspué, conserve la force et la stabilité propres à tout symbole.

Le Sacré est aujourd’hui plus voilé que le ciel de nos grandes métropoles. La pollution qui détruit nos villes n’est qu’un triste reflet de celle qui détruit nos âmes. Le trou dans la couche de cet ozone, dont on nous rebat les oreilles, n’est pas plus alarmant que celui qui se creuse dans les coeurs. Le football est peut être l’un des derniers refuges pour permettre à l’homme de reprendre contact avec le Sacré, loin de toutes les maisons de prières où l’on enseigne plus la haine au nom de Dieu que l’amour au nom des hommes. Loin de ces salles d’exclusion et de complot que sont devenues églises, synagogues, mosquées, et autres lieux de non partage, il nous reste le stade de football où la seule religion qui prévale est celle de l’Union.(...)

Je rappellerai que les lieux où communient des hommes, se « signant » de manière aussi différentes, sont suffisamment rares pour mériter une étude plus approfondie d’un tel « miracle ». La « Jérusalem céleste » où fusionnent les « âmes » pourrait bien être symbolisée par cet « Eden » où s’unissent les joueurs de football.

Je me souviens avec bonheur d’un dimanche de l’été 98 où je fus invité à participer à un tournoi en région parisienne. C’était un tournoi dans lequel la quasi totalité des équipes était constituée de joueurs d’origine Nord Africaine. Les premières rencontres commencèrent et le regard des joueurs sur moi, à l’écoute de mon prénom, me faisait sourire. L’engagement était total, l’ambiance des plus agréables et la communion presque palpable.

L’heure de la prière approchait pour les musulmans présents. Le coup de sifflet final de la rencontre me donna l’idée de faire moi-même l’appel, que j’entonnais sous le regard ébahi des participants. Une petite troupe s’ébroua avec moi vers les lavabos des vestiaires transformés, pour l’occasion, en salle d’ablutions. Après cette purification, on se mit en quête d’un lieu de prière à sacraliser. J’invitais alors tout le monde à me suivre, ce qu’ils firent malgré un certain scepticisme. J’étais le plus âgé, ce qui faisait de moi une sorte de grand frère. Nous nous installâmes sur une pelouse libre et je pris sur moi de diriger cette prière. Certains cherchaient désespérément un « Est » que l’absence de boussole rendait invisible. Je les rassurais alors en leur citant ce verset plein de bon sens du Coran : « Où que tu te tournes se trouve la face de Dieu », et nous pûmes alors commencer. L’odeur de la pelouse que nos fronts embrassaient, la paix de cette communion, qui se prolongeait dans la conscience de notre prière commune, donnait à ce tournoi des allures de pèlerinage. Même ceux qui empruntaient pour leur chemin spirituel une autre voie que la nôtre, étaient présents en esprit, avec nous, dans cet acte de vénération de « l’entraîneur des mondes ».cellule ballon2.JPG

Nous étions unis, nous formions équipe, nous étions heureux. C’est cet événement précis qui me donna l’idée d’entreprendre un jour le dessein de faire partager ma conscience du Sacré dans le football, convaincu que ce que je venais de vivre méritait d’être offert en partage.

J’ai éprouvé le besoin de dire que le Sacré n’est pas toujours là où on l’attend, que les vrais lieux de culte ne sont pas ceux que l’on croit et, en tous cas, qu’ils ne doivent jamais être prétexte à la division, à l’exclusion. Ce jour là, nous étions athées, zoroastriens, juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes, hindouistes, animistes…

Nous étions d’abord des êtres humains, unis par un principe vers lequel tous les coeurs se sont orientés. Nous étions Un dans la multitude, nous étions les enfants de la balle.