02/07/2010

Le supporter et les marchands du temple...

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Le douxième homme : le supporter, c'est autre chose que le fan affalé sur son fauteuil, la télécommande à la main...

Vouloir dresser le profil type du supporter équivaut à définir celui de l’humanité toute entière.

La magie du football opère bien au delà de tout caractère, de toute classe, de toute condition. Si l’enfant court vers le stade, il est bien souvent précédé ou suivi de son père, son grand père, sa maman, sa mamie, sa cousine, son ami, son frère, le voisin, le chauffeur du bus qui l’a déposé, le patron de son oncle, le ministre qu’il a vu à la télé, le chanteur qui le fait rêver…

Si la nature du joueur se révèle sur le terrain, l’attitude du supporter révèle la nature de l’homme venu assister à la rencontre.

Combien sont-ils ces introvertis qui se sentent pousser les ailes de la gloire, combien sont-ils ces extravertis que les larmes empêchent de prononcer le moindre mot devant un chef d’oeuvre de Zidane ? Combien sont-elles ces femmes, mères, épouses, qui détestent leurs maris vautrés dans le canapé, devenus aveugle et sourds pendant 90 minutes et qui, pour autant, se sont ralliées à la cause du football lors de notre seule et unique victoire de la Coupe du Monde ? Magie, magie, le supporter est partout, potentiellement partout et il suffit d’un événement particulier pour que celui qui décriait alors vingt deux abrutis courant derrière une balle, devienne alors le plus ardent défenseur de la cause du football.

Les supporters vont vers les terrains comme les pèlerins convergent vers leur centre spirituel. Aspirés, attirés, ils vont vers leur intérieur, ils vont vers leur centre. J’aime le supporter. Celui dont la vie est rythmée par la palpitation de son équipe, celui qui pleure des défaites et des victoires. Celui dont le regard s’allume dès qu’il pénètre aux abords du stade. Celui que l’on nomme le douzième homme.

Je sais que la société fait naître des éléments « monstrueux » de notre pollution humaine, comment en serait-il autrement… ! Mais malgré cette déviation inévitable, il n’en demeure pas moins vrai que, là comme ailleurs, pour une poignée d’âmes perdues, venues se défouler et évacuer un mal de vivre, la grande majorité des amoureux des stades apporte une énergie sans laquelle les joueurs de ballons seraient, à coup sûr, orphelins.

Lorsque je jouais, je les voyais se presser autour de la main courante, puis dans les gradins. Certains étaient d’anciens joueurs, d’autres encore, souvent les plus fervents, n’avaient jamais participé à une rencontre. Chaque fois, la même fraîcheur, des sourires, des mains qui se posaient sur moi bénissant mon entrée dans le temple. Que de regards j’ai pu croiser dans lesquels s’étaient endormis les rêves les plus fous ! Parfois je percevais le cri étouffé du désespoir dû au chômage, à la séparation. D’autre fois, l’odeur forte d’une vie d’alcool pour anesthésier des douleurs trop intenses, embaumait une accolade. Mais toujours, toujours, derrière ces masques, je percevais l’innocence de l’enfant.

Je sais que les stades sont devenus aujourd’hui de véritables camps retranchés et j’enrage de voir la ceinture de C.R.S entourer ces « temples » comme ils entourent d’ailleurs certains lieux de culte. L’analogie devrait nous donner à réfléchir. La responsabilité est à rechercher dans les causes, non dans les conséquences.

Combien d’orphelins de la vie viennent chercher un sens à leur devenir, combien, comme des animaux hurlant une douleur que personne ne veut plus entendre, se traînent dans les virages des stades : Dernière clinique offrant encore, fut-ce le temps d’un match, l’illusion d’une vie sans souffrance, ou du moins, une souffrance que l’on peut hurler, sans crainte d’être enfermé entre les quatre murs d’une cellule ou d’un centre psychiatrique.

Les supporters me touchent et la manipulation dont ils sont l’objet à des fins mercantiles devrait alerter davantage les pouvoirs publics. Les quelques « déséquilibrés », au sens strict de ce mot, ne sont pas autre chose que les victimes, ou plutôt le résultat de politiques comptables de l’univers professionnel.

Tout dans notre société moderne se réduit à l’efficacité, la productivité, le résultat. Les exigences du monde du profit à tout prix, se conjuguent mal avec l’esprit du sport. Quelqu’un m’a dit un jour, lorsque l’on veut dîner avec le diable, il faut une longue fourchette. Celles de certaines instances footballistiques sont souvent trop courtes…

Tout dans notre société moderne se réduit à l’efficacité, la productivité, le résultat. Les exigences du monde du profit à tout prix, se conjuguent mal avec l’esprit du sport. Quelqu’un m’a dit un jour, lorsque l’on veut dîner avec le diable, il faut une longue fourchette. Celles de certaines instances footballistiques sont souvent trop courtes…

Ce monde très particulier abrite trop de vendeurs de « chair humaine » dont les velléités s’accordent mal avec mon amour du ballon. Bien que minoritaires, ces commerçants déguisés, associés à quelques « fédératifs » trop bien nourris, ont eut raison de mon envie d’évoluer dans ce que l’on appelle, bien improprement à mon avis, le « football de haut niveau ».

Le football est une voie initiatique, pas une activité commerciale. Cette voie ne peut se satisfaire de marchands du temple et ceux qui l’empruntent doivent être qualifiés pour le faire.

Combien sont ils ces « grands argentiers » du football à s’abreuver de la sueur de nos jeunes héros ? Combien de parasites se remplissent les poches, vidant les coeurs pour s’abreuver de ce nectar divin ? Publicitaires, médias, hommes politiques de tous poils venus récupérer, à des fins électorales, une victoire, une défaite, un joueur…

Combien de ces vautours planent au dessus de l’enceinte sacrée ? Ils vous objecteront sans doute qu’ils servent la cause du football… Il serait plus juste de dire qu’ils se servent de cette cause et, la plupart du temps, à des fins peu honorables.

kipling.jpgJe vais illustrer d’un exemple l’état d’esprit dans lequel s’est emprisonné le monde dirigeant du football actuel. Alors que je passais un diplôme d’éducateur, je me trouvais dans un centre de formation de jeunes joueurs. Comme chaque fin de semaine, les parents venaient chercher leurs progénitures. Quelle n’a pas été alors ma stupéfaction de surprendre l’altercation entre un formateur et un jeune à cause de l’oubli de son sac de sport « à l’effigie de la marque qui fournissait les équipements ». Il lui a été dit haut et fort que la prochaine fois, c’était l’exclusion du centre. J’étais assommé.

Je me revoyais, pieds nus, sur mon terrain vague algérien, disputant une rencontre de quartier pour une bouteille de sélecto, sous les hurlements des supporters locaux venus encourager nos efforts. J’avoue que cet événement m’a profondément marqué. Tellement que j’ai toujours enjoint les parents de jeunes joueurs à n’acheter que les équipements meilleur marché, convaincu que jamais l’équipement n’a fait le joueur.

Le « business supporter » est si juteux que les fumigènes que l’on condamne, sont vendus par ceux la même qui prétendent les interdire. Instaurer dans de telles conditions un code de comportement relève du miracle et je trouve que la délinquance de certains supporters est une délicatesse face à celle de ceux qui l’exploitent.

Malheureusement, ceux qui font commerce de l’humain ont compris, depuis fort longtemps, que la haine génère plus de profit que l’amour.

On a atteint de tels sommets que même les supporters finissent par être contaminés par le syndrome du résultat. Gagnez, sinon on ne vient plus vous voir ! Au lieu de laisser les speakers autour des stades haranguer les foules avec des slogans guerriers, il serait bon d’afficher, au dos des billets, un extrait, par exemple, du texte de Rudyard Kipling « Si… » :

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis

Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un homme, mon fils.

(Traduction : Paul Eluard)